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De « 808s & Heartbreak » à l’emo-rap : comment le hip-hop est devenu sentimental

De « 808s & Heartbreak » à l’emo-rap : comment le hip-hop est devenu sentimental

musique
22 novembre 2017
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22 novembre 2017
Le décès de Lil Peep a donné un ultime coup de projecteur à l’emo-rap, un sous-genre musical qui laisse ses artistes exprimer des sentiments longtemps refoulés dans le paysage hip-hop. On vous raconte sa genèse.

Sur la pochette de son premier comme de son second album studio, Curtis Jackson s’affiche torse nu, muscles saillants, ne s’encombrant que d’un lourd chapelet serti de diamants. L’image crève littéralement l’écran : Get Rich or Die Tryin’ et The Massacre s’écoulent tous deux à plus de dix millions d’exemplaires à travers le monde. Et 50 Cent de devenir malgré lui le symbole de cette époque riche qui a pourtant cimenté quelques uns des clichés les plus persistants du rap.

Car le new-yorkais a alors tout du mâle Alpha : la puissance physique et financière, les « bling-bling », les hordes de strippers huilées qui se trémoussent pour lui… L’esquisse peut paraître vulgaire, tout droit sortie des pires émissions d’Ardisson… Pourtant, elle correspond hélas à l’image que peut percevoir le spectateur peu enclin à s’aventurer au-delà des apparences. Même son histoire personnelle ne fait que consolider ce mythe de l’homme fort et viril, 50 Cent étant notamment connu pour avoir survécu à neuf coups de feu. Dans l’inconscient collectif, le rappeur est celui qui n’a le droit de faiblir, aussi ardues puissent être les épreuves de sa vie.

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À la même époque, le public rap observe attentivement l’ascension d’un autre artiste au style radicalement opposé. Après avoir distillé quelques hits à son mentor Jay-Z, Kanye West se décide à écrire sa propre histoire au micro. En découlent The College Dropout et Late Registration, les deux premiers volets d’une trilogie scolaire qui désignent le chicagoan comme un élève studieux et discipliné. Graduation, l’apologue de cette glorieuse série d’albums, est finalement publié le 11 septembre 2007, en même temps que le Curtis de 50 Cent. Les médias spéculateurs tirent l’affaire en épingle, poussant les deux artistes à venir batailler l’un contre l’autre sur le terrain des ventes. À l’échelle mondiale, la victoire de Curtis est sans appel. Mais l’ethnocentrisme américain choisit plutôt de couronner Kanye West, qui domine d’une courte tête les charts nationaux. Le site Complex dira même qu’en ce jour, Yeezy a « tué le gangsta-rap ». Rien que ça.

 

 

Si la suite de sa carrière ne fera que conforter son statut d’artiste accompli et influent, la vie de Kanye West sera quant à elle on ne peut plus mouvementée. Quelques mois après la sortie de Graduation, sa mère décède des complications d’une opération de chirurgie esthétique. Puis vient en 2008 la rupture avec sa compagne de l’époque, le mannequin Alexis Phifer. Ce sont deux êtres chers le quittent coup sur coup. Alors quand Kanye regagne le chemin des studios, le moral n’y est pas. Et sa musique s’en ressent. 808s & Heartbreak, son nouvel opus, n’est en rien comparable aux précédents. Il n’est plus question de rap mais de « pop art » ; un nouveau genre musical dont Yeezy prétend être le héraut, et à travers lequel il chante une tristesse infusée à l’Auto-Tune. L’album ne séduit pas la critique, divise les auditeurs, mais trouve un certain écho auprès d’une jeune génération d’artistes qui s’en retrouve décomplexée.

 

Childish Gambino, Lil Uzi Vert, Frank Ocean, Drake : tous revendiquent volontiers l’influence de 808s & Heartbreak sur leur approche de la musique. Désormais, plus personne n’est effrayé à l’idée de parler d’amour, de se montrer sensible, peiné ou même souffrant. Depuis le sentimental Take Care, le crooner canadien Drake doit même composer avec une image de rappeur « fragile » régulièrement moquée sur les réseaux sociaux. De son côté, Kid Cudi – qui avait déjà co-écrit quatre titres de 808s & Heartbreak – n’a fait que confirmer la tendance d’un hip-hop plus introspectif sur ses projets Man on The Moon, dans lesquels il raconte sa solitude et ses addictions. Il en va de même pour le suédois Yung Lean et son collectif de « Sad Boys ». Des artistes qui, au travers d’un propos plus « pessimiste », parviennent à créer un véritable lien de proximité avec leurs auditeurs. De fait, il est plus facile de s’identifier à celui qui nous confie sa peine qu’à celui qui nous parle des liasses qu’il dilapide dans des carrosseries hors de prix.

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On assiste désormais à l’éclosion de talents hybrides qui puisent dans leur détresse une forme d’inspiration artistique. Ils s’appellent (ou s’appelaient) Lil Peep, XXXTENTACION ou Lil Uzi Vert, et sont grossièrement rangés sous la bannière de l’emo-rap. Une sous-branche musicale qui reprend le flambeau de mouvements comme le grunge ou l’emocore, et dont les représentants se complaisent dans la noirceur la plus totale.

Le suicide s’avère par exemple être l’un des principaux thèmes abordés par XXXTENTACION sur 17,  son premier effort, sorti en août dernier. Des émotions qui ne sauraient être feintes, et qui sont souvent noyées dans un dangereux cocktail de pilules en tout genre. Le genre de cocktail auquel Lil Peep a fini par succomber, le 15 novembre dernier, à l’âge de 21 ans. Puisse la musique rester le seul remède aux maux de ces âmes torturées.


© DR


 

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